Lettre ouverte envoyée le 18 janvier 2011 à Véronique Mortaigne, journaliste du Monde, en réponse à son billet “Vent nouveau sur l’ethnomusicologie française” paru dans Le Monde le 16 janvier 2011 (http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/01/16/vent-nouveau-sur-l-ethnomusicologie-francaise_1630274_3246.html)
Chère Madame
Je voudrais tout d’abord vous remercier d’avoir consacré un article entier à notre discipline qui n’est certes pas marginale, mais qui demeure encore au sein de l’Université française, extrêmement minoritaire. En effet, sachez que, dans toute l’Université française, il n’y a en tout et pour tout (à ma connaissance en tout cas ; je serais ravi d’être démenti) que deux Professeurs des universités en ethnomusicologie, auxquels il faut rajouter une Directrice de recherche au CNRS. Trois enseignants-chercheurs de rang A dans toute la France pour une discipline académique ! A titre de comparaison, dans la seule section d’ethnologie de l’Université de Nice (section relativement modeste d’une petite université de province), il y a trois Professeurs des universités en ethnologie ! De tels chiffres mériteraient de temps à autre d’être rappelés, non pas parce que nous nous sentons victimisés, mais parce que le développement de notre discipline, malgré son aspect dynamique, est conditionné aussi par cette situation dramatique. Combien de jeunes docteurs en ethnomusicologie trouvent à se professionnaliser à l’Université en France ? Combien parviennent à trouver en France un post-doctorat ? Combien sont obligés de s’exiler, par exemple aux Etats-Unis ou au Canada ? D’autre part, quelle est la situation en province, loin des grandes citadelles universitaires de Paris-X ou de Paris-IV ? Dans quelle situation de misérabilisme essayons-nous de survivre ? Objectivement, lorsque j’analyse cette situation, je suis toujours surpris que des étudiants expriment encore le souhait de s’engager dans des doctorats d’ethnomusicologie. Puisse votre article rappeler à nos dirigeants l’existence même de notre champ académique, et ne pas décourager certains étudiants de se lancer dans l’aventure doctorale en ethnomusicologie.
Ce préalable étant rappelé, permettez-moi de revenir sur quelques aspects de votre article.
Tout d’abord, l’article est intitulé “Vent nouveau sur l’ethnomusicologie française”. Sujet ambitieux que celui de vouloir donner une vue d’ensemble de la situation actuelle de notre discipline en France et de l’évolution de la réflexion épistémologique qui l’entoure ! C’est en tout cas ce à quoi l’on s’attend en débutant la lecture de votre article. Or, à plusieurs titres, la lecture de ce texte déçoit.
Tout d’abord, les collègues interrogés sont tous Parisiens, membres d’un grand laboratoire de l’Université Paris-X. Avouez que cela restreint singulièrement le champ de “l’ethnomusicologie française”. Il y a d’autres chercheurs en ethnomusicologie qu’à Paris, et même qu’à Paris-X. Il y en a déjà à Paris-IV, à Rennes, Bordeaux, Toulouse, Tours, Poitiers, Strasbourg, Lille, Nice, Saint-Etienne, etc. (mon inventaire ne prétend pas à l’exhaustivité). Il y en a aussi en Outre-mer (Guyane, Réunion, Martinique et Guadeloupe). De plus, ces terrains ultra-marins ne sont pas uniquement investigués par des Français : ils intéressent aussi beaucoup les Québécois, notamment ceux de l’Université de Montréal. Maintenant, si j’ai bien compris, mieux vaut résider à Paris qu’être un lointain provincial, sauf à résider sur un lieu de villégiature d’un journaliste parisien (j’ai peut-être alors quelques chances à Nice… ).
L’autre problème, c’est ce “Vent nouveau”… Soit il s’agit de présenter la nouvelle génération de chercheurs en ethnomusicologie et franchement, je me réjouis de l’initiative. Mais alors, il faut s’appuyer sur un panel plus large et proposer une véritable enquête. Soit il s’agit d’expliquer en quoi le paradigme épistémologique de l’ethnomusicologie a évolué ces dernières années, et là, le compte n’y est pas non plus.
Car le “Vent nouveau” en question consiste tout d’abord à nous présenter un prochain projet d’exposition à l’Abbaye de Daoulas de la mythique mission Dakar-Djibouti lié à l’exposition L’air du temps (magnifique projet, soit dit en passant, mais vous conviendrez avec moi que le “vent” de la mission Dakar-Djibouti n’est plus si “nouveau” que cela), puis, à travers la présentation de quatre recherches de terrain, dont l’intérêt et la pertinence ne sont évidemment pas en cause, la notion d’urgence qu’il y aurait à recueillir ces musiques menacées de disparition. Mais cette notion d’urgence est déjà exprimée dans les années 1840, par exemple par les premiers collecteurs en domaine français… Dans quelle mesure d’ailleurs n’est-elle pas inhérente à la notion de collecte ? D’autre part, à juste titre tant leur héritage intellectuel et scientifique est magistral et éclairant pour nous tous, les noms cités en référence sont Simha Arom et Gilbert Rouget. Mais si l’on peut dire sans conteste qu’ils ont contribué à forger un “souffle classique (voire fondateur)” de la discipline, on ne peut pas vraiment parler de “souffle nouveau” de leur part pour notre époque.
Avec un tel intitulé, on attendait des réponses ou en tout cas des points de vue relatifs aux grandes questions qui agitent aujourd’hui la discipline : où se situe disciplinairement l’ethnomusicologie française aujourd’hui ? Quelles sont les multiples approches la concernant ? Le regard n’est-il pas en train de s’élargir, tourné aussi vers l’histoire, la sociologie, la psychologie, l’anthropologie tout simplement ? Comment se situent les ethnomusicologues, entre une ethno(musico)logie de la différence ou au contraire la quête éperdue des universaux ? N’assiste-t-on pas aujourd’hui à une certaine résurgence de l’évolutionnisme ? Quel crédit accorder au déterminisme biologique ? La science n’est-elle pas en train de se fourvoyer ? Les objets de recherche évoluent… Au-delà de la classique étude des “musiques vivantes”, n’est-ce pas aussi celle du regard porté sur ces cultures à travers toutes les politiques patrimoniales actuelles qui font l’objet de l’attention croissante des chercheurs ? L’ethnomusicologie n’est-elle pas en train de devenir aussi une ethnologie générale de la musique, de toutes les formes actuelles de musique ?
Vous voyez à travers ces quelques questions (qui ne constituent qu’une toute petite partie des questionnements actuels en ethnomusicologie), que ce ne sont pas les questions qui manquent pour présenter aux lecteurs du Monde le “Vent nouveau” qui soufflerait sur “l’ethnomusicologie française”.
J’ai beaucoup hésité avant de faire cette lettre, car je ne voudrais pas qu’elle soit mal comprise. Je suis personnellement très heureux que les quatre collègues interrogés aient pu s’exprimer. Je les connais bien, je travaille avec certains d’entre eux et j’entretiens des relations professionnelles permanentes avec le laboratoire CREMM cité dans l’article. Vous comprendrez, j’espère, que ma critique n’est pas du tout à ce niveau. Mais, soit votre but était de présenter les travaux de quelques jeunes collègues talentueux et d’un laboratoire dynamique, auquel cas il fallait un autre intitulé à votre article. Soit votre but était de présenter réellement la situation des recherches françaises actuelles en ethnomusicologie, et là, le résultat est décevant. Alors, à quand un autre article pour creuser cette passionnante question, préparé à plusieurs, avec des collègues de toutes institutions et de tous bords ?
Quoi qu’il en soit, ma lettre n’est pas du tout vindicative et je salue votre tentative de faire la lumière sur la situation actuelle de notre discipline. Elle en a bien besoin.
Veuillez croire, Chère Madame, à l’expression de mes sentiments très cordiaux,
Luc CHARLES-DOMINIQUE