Tout enseignant-chercheur exerçant dans une université de province, à plus forte raison dans une « petite » discipline comme la musicologie, est frappé de la disparité existant entre sa situation dans sa propre université et ce qu’il peut entrevoir dans les grosses universités parisiennes, en l’occurrence pour ce qui est de la musicologie, par la situation  de l’université Paris-Sorbonne. Les locaux déjà, et leur équipement. Les étudiants ensuite, très nombreux à Paris, tellement nombreux qu’a priori les formations ne sont pas en péril. Et bien sûr, les enseignants-chercheurs, dont le nombre important permet d’envisager l’enseignement de la musicologie dans toute sa profondeur historique et dans toutes ses composantes, ainsi que les disciplines connexes (sociologie de la musique, etc.). Il y a d’autre part une situation parisienne qui permet d’envisager tous les partenariats possibles (PRES, etc.) avec d’autres universités ou institutions prestigieuses (CNSMD, Cité de la Musique, etc.), de bénéficier de l’appui médiatique national. Et enfin, un environnement incomparable de la recherche : bibliothèques, musées, universités, etc. Un étudiant, à Paris, entre deux cours un peu éloignés, peut, d’un coup de métro, aller écouter une conférence à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales ou au Collège de France, assister à une soutenance de thèse, voir telle ou telle exposition, etc.

Sans tomber dans le misérabilisme, la situation est radicalement différente dans nos universités de province. Locaux exigus et inadaptés, étudiants et enseignants-chercheurs peu nombreux, crédits et moyens en berne, environnement à la recherche quasiment inexistant. Devant une telle situation, les collègues font preuve d’une imagination et d’une créativité débordantes et refusent d’abdiquer : à Nice, outre la licence de « musicologie », nous avons créé ces dernières années le parcours « Ethnologie des arts vivants » (formation unique en France à cheval sur l’ethnologie des arts vivants et l’ethnologie générale), et un parcours professionnel de type « Musicien interprète » en partenariat avec le CRR de Nice. Moyennant quoi, nos effectifs ont cessé de régresser et sont repartis à la hausse. Cependant, l’angoisse est toujours là de ne pas avoir l’effectif étudiant minimum requis pour permettre à nos formations de subsister…

Car, ne nous masquons pas la réalité : la situation est que sur une ville comme Nice, par exemple, et plus globalement le bassin « Alpes-Maritimes et Var oriental », le vivier étudiant en musique est environ de 120 étudiants, de la Licence au Master. En tout cas aujourd’hui, en 2013, car il y a 10 ou 15 ans, il aurait été environ de 200 étudiants. Bien évidemment, un tel vivier n’autorise pas des recrutements nombreux d’enseignants-chercheurs. À Nice, nous sommes 5 titulaires, ce qui fait que nous couvrons un champ limité de notre discipline. Sans prétendre parler au nom des autres universités du Sud-Est et donc à la place de mes collègues, la situation que je peux entrevoir de l’extérieur est un peu identique, même si, çà et là, les effectifs peuvent être un peu plus importants. Car le paradoxe est que la situation délicate que nous pouvons vivre à Nice, par exemple, se retrouve peu ou prou à Aix-en Provence (distante de Nice de 150 kms), ou à Montpellier (distante de 300 kms), voire même à Lyon 2. À chaque fois, des effectifs globaux entre 150 et 200 étudiants, et une poignée d’enseignants-chercheurs.

Que faire ? Comment empêcher que les meilleurs étudiants et les plus fortunés partent directement à la Sorbonne ? Comment les retenir ? Quoi leur proposer d’attrayant ? Doit-on se résigner à la fatalité ? Doit-on baisser les bras ?

C’est ici que je voudrais faire part de mon propre sentiment, tout à fait personnel, et dont j’ai absolument conscience qu’il sera très mal ressenti de mes collègues et qu’il va à l’encontre du dogme universitaire en général.

Moi qui ai longtemps travaillé dans le secteur associatif des métiers de la culture, devant un tel état de fait, je peux attester qu’un débat de fond se serait engagé au niveau de la structure fédérative qui nous regroupait alors à l’échelon national. Car il s’agit ici ni plus ni moins d’un problème d’aménagement du territoire qui ne peut être résolu qu’à une large échelle territoriale et grâce à une très large concertation. À l’heure actuelle, quelle est la situation générale ? Un « centre » – parisien –, pléthorique, qui concentre de gros moyens, de gros effectifs, et qui propose une offre de formation importante et diversifiée (la disparité est particulièrement frappante – voire même choquante – dans la préparation aux concours. Les étudiants des universités de province sont beaucoup moins bien préparés, faute de moyens, que leurs camarades des grandes universités parisiennes, ce qui pose la question éthique de l’égalité des chances à de tels concours, CAPES ou Agrégation) ; puis une « périphérie » constituée par des micro-cellules provinciales, aux effectifs et aux moyens beaucoup plus réduits, à l’offre de formation plus limitée. Les étudiants qui n’ont pas d’autre choix s’agrègent à ces micro-cellules. Ceux qui le peuvent partent à Paris et vont grossir le « centre », et donc creuser encore davantage l’écart. Le paradoxe est qu’en voulant proposer une formation supérieure en musique également répartie sur l’ensemble du territoire national, on vide les universités de province de leur substance pour aller grossir toujours plus les universités parisiennes. Ceux qui ont les moyens auront une meilleure offre de formation que ceux qui n’ont pas les moyens de quitter leur ville de province (par meilleure offre de formation, je veux dire plus diversifiée car la qualité est également en province, bien entendu). Creusement des inégalités territoriales et des inégalités sociales… Tout le contraire de notre mission de service public.

Si nous étions dans un système intelligent, nous pourrions imaginer d’opérer des regroupements interuniversitaires pour constituer des pôles forts, attractifs. Par exemple, regrouper sur un seul site universitaire les formations en musique de Nice, Aix-en-Provence, Montpellier et Lyon 2. Tout d’un coup, 800 étudiants au lieu de 120 à 200. Tout d’un coup une véritable équipe d’enseignants-chercheurs au lieu de minuscules équipes s’épuisant localement dans la gestion pédagogique et administrative de leurs formations. Avec 20 enseignants-chercheurs au lieu de 5 comme à Nice, petit à petit, au fil du renouvellement des postes, on pourrait imaginer une véritable équipe avec des médiévistes, des spécialistes de la Renaissance, du baroque, des XIXe, XXe et XXIe siècles, du jazz et des musiques actuelles et « populaires », de l’ethnomusicologie, de la sociologie et de la psychologie de la musique, etc. Au lieu d’assister impuissants au spectacle désolant de collègues faisant tout pour quitter leur université de province afin d’aller enseigner à Paris, nous pourrions constituer des pôles réellement attractifs. Bien sûr, un tel système entraînerait de gros changements dans la vie professionnelle et personnelle des collègues. Mais il faudrait le planifier sur la durée d’un contrat par exemple pour laisser le temps à chacun de s’organiser au mieux. Quant aux universités qui abandonneraient ce secteur d’activité, elles en récupéreraient d’autres, au bénéfice d’un élargissement de ce principe à d’autres disciplines.

Franchement, qui peut prétendre aujourd’hui pouvoir continuer d’offrir dans toutes les universités de province une offre de formation généraliste, lorsque la réalité est celle d’effectifs en berne, de moyens et de crédits absents, de perspectives bloquées. Ne serait-il pas temps de repenser la carte universitaire des formations ?

Je sais tout ce que mon propos a d’iconoclaste et de politiquement incorrect. Jusqu’ici, la défense du service public a consisté à militer pour une offre généraliste pour tous, où que les étudiants soient. Mais la réalité humaine (celle des étudiants) et économique ne permet plus la poursuite à terme de ce principe. Ne devons-nous pas sérieusement réfléchir à la reconstitution de pôles universitaires forts, également répartis sur le territoire national, pour éviter que Paris concentre tout, comme à chaque fois, et que nous nous répartissions les quelques miettes restantes, maigre pitance que nous pouvons offrir à ceux de nos étudiants qui n’ont pas eu les moyens de quitter leur ville ?

De tels regroupements seraient de nature à opérer un certain nombre d’économies d’échelles. Non pas en terme de personnel, mais en terme de locaux et d’équipements. Ces économies devraient alors être consacrées à l’octroi de bourses aux étudiants les plus en difficulté, eux qui auraient à quitter leur ville d’origine le temps de leurs études.

Que manque-t-il pour qu’une telle réflexion puisse commencer à s’instaurer ? Que les universités ne pensent plus en terme de concurrence. La LRU nous place encore plus qu’avant en situation de concurrence. Pourrait-on imaginer, secteur par secteur, une concertation intelligente entre les présidents et conseils centraux des universités concernées, et, surtout, avec les équipes d’enseignants-chercheurs ? Dans une telle négociation, il n’y aurait pas de perdants puisque ce serait donnant-donnant.

La seule difficulté, mais probablement la plus grosse, est de nous sortir d’une logique territoriale qui fait des universités autant de petites baronnies rivales. Ne pensons plus à l’échelle d’un seul établissement, ni même d’un PRES. Ne pensons plus à l’échelle d’un laboratoire ou d’une petite équipe. Pensons en terme de pôles macro-régionaux, seuls susceptibles de constituer une véritable alternative à l’hypercentralisation et à la concentration des moyens sur les universités de la capitale. Réinventons un vrai service public adapté aux nouvelles réalités économiques et humaines. Créons les conditions d’une réorganisation dynamique et tournons le dos une bonne fois pour toutes aux difficiles conditions de survie qui sont les nôtres aujourd’hui dans nos universités de province.

Pour terminer, et au vu du contexte général (économique, etc.) sur lequel il n’est pas nécessaire de s’étendre ici, que vaut-il mieux ? Une concertation intelligente, ouverte et respectueuse de tous, entre les principaux concernés (les Universités et leurs conseils et les enseignants-chercheurs), dans le but d’aboutir à la mise en place d’une véritable alternative ? Ou bien la politique de l’autruche, du chacun pour soi, du « Je suis bien meilleur et plus intelligent que tout le monde ; qu’ils aillent au diable, je ne veux pas travailler avec ces ringards », tout cela pour aboutir, un « beau » jour, quand on s’y attendra le moins, à des décisions qui nous seront imposées d’en haut, brutales, unilatérales, autoritaires, antidémocratiques comme (presque) toujours, et dont la finalité sera peut-être purement et simplement la suppression des pôles provinciaux de ce type de formations, c’est-à-dire une véritable régression universitaire de la discipline ?

Bien. Maintenant que je vous ai livré mon utopie et que je me suis probablement mis à dos définitivement mes amis syndicalistes niçois, mes collègues et tous les collègues que je connais dans les universités de province, et sachant que tout cela est absolument irréaliste compte tenu de l’état hyper-individualiste et concurrentiel de l’université en France, qui préfère aller au suicide collectif plutôt que voir plus loin que le bout de sa lorgnette, je retourne tranquillement à mes petites affaires.

Luc Charles-Dominique, Le Cannet, le 9 mars 2013, journée mondiale des doux (mais inutiles) rêveurs…